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Quand Arsène Lupin vit son ultime aventure...

C'est bientôt les vacances ! Je vous les souhaite douces et ensoleillées, avec de belles découvertes littéraires. Peut-être auriez-vous envie d'entrer dans la tête d'un des plus célèbres héros de l'imaginaire, pour une ultime aventure ? Je n'en dis pas plus, Arsène Lupin a souhaité vous adresser lui-même le court message ci-dessous... 

« Bien chers lectrices et lecteurs,

Peut-être avez-vous suivi certaines de mes péripéties romanesques. Peut-être avez-vous admiré mon art de la cambriole, tout en élégance et raffinement. Mais les meilleures choses ont une fin, n'est-ce pas ? En 1912, j'avais commencé à envisager de me ranger des voitures, comme on dit, et pour ce faire m'acheter un coquet cottage en Normandie, sans me priver toutefois de continuer à fréquenter la bonne société. Mais le Destin en décida autrement en m’embarquant dans une aventure qui devait me faire changer de métier... et de vision de ma vie. La dernière aventure ? Possiblement, puisqu'à l’heure où vous lisez ce message, je dois être mort. Est-ce bien sûr ? Puisqu'on le sait, dans l'imaginaire les héros sont éternels !

Puissiez-vous partager avec délectation, et émotion aussi je l'espère, ma première mission au service de la nation...

Respectueusement vôtre.

Arsène Lupin

Gentleman espion »




 

Un petit avant-goût ?

J’étais Arsène LUPIN... gentleman espion

Chapitre 1

Le démon de la tentation

Que le printemps est doux sur la côte d’Azur ! Que la vue m’est exquise sur la Baie des Anges, en sirotant un verre de Champagne millésimé, confortablement installé dans les coussins d’un moelleux fauteuil d’osier, sur la terrasse du tout nouveau tout neuf hôtel Carlton ! J’avais tant besoin de paix et de soleil après cette déplorable affaire du Bouchon de cristal. J’espère que personne ne me regarde, parce que mon visage a dû se crisper sur une expression vengeresse à l’évocation de ce souvenir récent. Affronter et vaincre la duplicité du député Daubrecq m’a épuisé…

− Pardon, monsieur ? Puis-je ?

Je me redresse, dévisage le personnage qui vient ainsi de me tirer de mes pensées, avant qu’elles ne deviennent polluantes. C’est une silhouette ovoïde, celle d’un pingouin en complet-veston typique de notre Belle époque à la française. L’homme a une tête ronde sans cou, la chevelure brune plaquée au gel, dont on admirera l’impeccable raie au milieu. Ce visage doux, sans ride, un peu pâle, est orné d’une moustache noire taillée avec le plus grand soin. Son sourire est de la plus délicate courtoisie et son regard étonnamment malicieux. Il me décortique des yeux en même temps qu’il m’exprime la sympathie la plus sincère.

Mon air surpris l’incite à se justifier :

− Cette terrasse connaît un tel succès à l’heure du thé, qu’il ne reste que cette place-ci, près de vous, si je veux moi aussi profiter du paysage. Permettez que je me présente : Hercule Popeau. Français et…

− Détective de grande renommée. Je vous en prie, M. Popeau. Ce fauteuil vous attendait.

« C’est bien ma veine, me dis-je. Me voici, moi le plus doué des gentlemen cambrioleurs, le seul en fait de mon époque, voisinant et sous peu devisant avec le plus redoutable détective du monde, après Sherlock Holmes toutefois. Toutefois aussi, ce génie des enquêtes affreusement compliquées s’intéresse surtout aux meurtriers, ce que je ne suis pas. Est-il en vacances ou en service commandé ? » Je lui demande :

− Seriez-vous sur une affaire hautement délicate, M. Popeau ? Un crime est-il annoncé pour cette nuit dans une suite du Carlton ?

− C’est bien possible, si mon voisin de chambre ronfle à en faire vibrer les murs comme la nuit dernière. Et vous, monsieur... ?

Son ton me fait remarquer que je ne me suis point présenté. Je vais faire durer le suspense :

− Pareillement, je suis capable de tout quand on assassine mon sommeil. Si donc un ronfleur pousse son dernier râle cette nuit, vous saurez que c’est moi. Sinon, je suis en vacances, comme vous je présume ?

− Moui. C’est cela.

Traduction : « Absolument pas. » Le célèbre détective garde un moment le silence tout en fixant l’horizon bleuté de la Méditerranée. Je fais de même, m’amusant intérieurement de savoir que l’un comme l’autre ne fait que s’intéresser à l’autre. Je dois d’urgence satisfaire sa curiosité ou il sera piqué et commencera à enquêter sur mon compte.

− Pardon, je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Balthazar Patouillard, retraité cultivateur…

Il me considère, sans parvenir à dissimuler son étonnement. Il est vrai que je ne ressemble pas vraiment à quelque maquignon auvergnat ou paysan de la Beauce, pour lesquels d’ailleurs j’ai le plus grand respect. Mon grand-père maternel en était un et je l’aimais beaucoup. Non, je me suis choisi pour profil incognito-du-moment une mise de bourgeois qui a largement passé la soixantaine. Fausse moustache grise, faux cheveux poivre et sel, fausses lunettes rondes à monture d’écaille, faux col blanc… enfin bref, tout ce qu’il faut pour qu’on ne me confonde pas avec un voleur de portefeuilles ou quelque escroc à la petite semaine.

Je précise :

− Je veux dire, planteur. J’ai fait fortune dans la banane. J’y serais encore si… (je simule une toux légère) ma santé ne m’avait obligé à me mettre au vert, au bleu de mer plus exactement.

D’une infime inclinaison de tête Popeau me remercie, puis reprend sa contemplation du paysage marin. De quoi diable allons-nous parler, me dis-je ? Lui aussi j’imagine se le demande. J’ai envie de le titiller :

− Vraiment, M. Popeau, vous n’êtes pas sur une enquête ? J’ai ouï dire que vos petites cellules grises ne peuvent s’accorder le moindre repos, au risque de dépérir d’ennui.

Il esquisse un sourire en coin, puis sans me regarder concède :

− C’est tout à fait vrai. Hier, j’ai été sollicité pour résoudre un demi-crime.

− Fichtre, peut-on à demi assassiner quelqu’un ?

− C’est en tout cas ainsi que m’a été présentée l’affaire. J’allais attaquer mon petit-déjeuner, un moment sacré où il faut avoir une raison vitale de me solliciter pour éviter mes foudres, quand une dame d’un certain âge et d’un statut social certain, une baronne pour tout dire, m’annonce qu’on lui a dérobé son collier de perles et de diamants lors de la soirée à l’hôtel Impérial, donnée en l’honneur de… Vous y étiez ?

Il me lorgne du coin de l’œil. Je me contente d’un sobre :

− Non, hélas.

− Peu importent les détails. Cette pauvre lady m’a fait de la peine. C’est une aristocrate, certes loin d’être dans le besoin, mais elle a pour ce bijou un profond attachement sentimental. C’était un cadeau de son mari défunt et seul bien meuble d’un peu de valeur qu’elle posséderait encore, car figurez-vous que cette femme est un ange. Elle a distribué la quasi totalité de ses objets d’apparat et une partie de sa fortune pour la construction et l’entretien d’orphelinats dans un pays d’Asie où elle vécut une grande partie de sa jeunesse. Perdre ce collier revenait à perdre la moitié de son cœur, donc de sa vie, d’où le demi-crime qui deviendra total si la malheureuse meurt de chagrin. Elle m’a supplié de retrouver, non pas le voleur car elle s’en fiche, mais ce souvenir irremplaçable.

− Je vois, et… avez-vous accepté ?

− Pas encore. Sauf si j’avais la conviction que le voleur était du genre gentleman cambrioleur. Un Arsène Lupin, par exemple, exciterait au plus haut point mes petites cellules grises.

Son sourire est franc, tandis que je reste de marbre. Un peu trop sans doute. C’est dans ce genre de circonstances que je mesure la valeur de mes heures d’entraînement à la maîtrise zen de mes émotions. Finalement, je me fends d’une moue pouvant signifier bien des choses, dont un souverain je-m’en-foutisme.

Encore un silence pesant, inconvenant entre deux cerveaux hors norme. J’avise alors, sur le plateau de verre de la table ronde devant nous, un journal oublié par un occupant précédent. Je m’en empare et fais mine de m’y plonger. En vérité, j’y enfouis mon visage, tel l’espion qui fait maladroitement l’autruche. Popeau me glisse malicieusement :

− Vous devriez vous rendre à la page cinq, la rubrique mondaine. On y parle d’un caillou qui assurément rendrait fou d’avidité M. Lupin, puisque nous parlions de lui.

Je file à la rubrique suggérée et lis une brève qui en effet a de quoi faire luire les yeux d’un gentleman cambrioleur. Il est heureux que le détective ne voie pas les miens au travers de mon paravent en papier journal, car il y lirait une convoitise compromettante. Et en effet, sont annoncés la visite à Paris et le séjour à l’hôtel de Crillon du maharadja de Bradjaïpour. Je n’ai jamais entendu parler de ce personnage et me ficherais totalement de cette information s’il n’était rapporté également que le plus gros rubis du monde, le Blood of the dead, qui orne son turban de cérémonie, serait du voyage et offert à la curiosité du public − d’un certain public trié sur le volet, il va de soi − dans l’un des salons de l’hôtel.

− Un rubis, fût-ce le plus gros du monde, intéresserait-il ce cambrioleur de haut vol ? Je croyais qu’il n’était attiré que par les diamants, et les jolies femmes.

Les rubis aussi, au-delà de vingt carats. Or celui de ce maharadja en ferait cinquante-cinq. Et puis, quel défi… !

− Alors ce visiteur exotique n’a pas de souci à se faire, conclut M. Popeau.

− Par surcroît, ce rubis porte un nom peu engageant, le Sang des morts.

− Ce n’est pas son propriétaire qui l’a choisi. Lui l’aurait baptisé Sang de la terre. On raconte que ce sont ceux qui l’ont trouvé qui l’ont appelé ainsi, afin d’évoquer les cent esclaves-mineurs qui sont morts pour qu’il soit ramené à leur maître. Le journaliste qui a rédigé cet article a dû vouloir leur rendre un hommage symbolique, à ses risques et périls car on dit que ce prince indien est un vrai diable vengeur, doublé d’un fieffé mégalomane.

Rien que pour cela, Lupin le dépouillerait volontiers de son joyau le plus précieux. Mais Lupin n’est pas tenté. L’âge sans doute qui commence à peser, car plus j’accumule les années et les exploits, plus je songe à acquérir un petit cottage planté au milieu d’un jardin extraordinaire à bichonner.

− Puissiez-vous être entendu, M. Popeau. Ce personnage semble mériter l’attention du plus fameux voleur de notre belle époque. Si je le croise, je lui en parlerai.

− Moi de même, fait Hercule Popeau en riant doucement.

Si mon travestissement n’était pas parfait, je jurerais qu’il a deviné ma véritable identité. Prudent, je décide de prendre congé et d’annoncer, comme sur un coup de tête :

− Nous ne nous reverrons pas, puisque je rentre à la Réunion demain, mais je le regrette. Faites-moi signe s’il vous prenait l’envie de venir admirer la mer sur cette île lointaine, mais qui vaut le voyage, au moins autant qu’une croisière sur le Nil.

Cette allusion à une enquête que le détective a résolue récemment le flatte agréablement. Il me remercie. Je le remercie. Nous nous saluons aimablement et enfin, ouf !, je m’éclipse.



Dans ma suite 112, je retrouve mon fidèle chauffeur, attentionné comme toujours, qui se porte à ma rencontre pour me défaire de mon manteau à col de fourrure et de ma canne à pommeau d’or.

− Monsieur est-il satisfait de ses rencontres ?

− Absolument, mon bon Grognard. Figure-toi que j’ai fait la connaissance d’une sommité dans notre domaine.

Nous échangeons un regard complice. Il doit croire que j’ai pris le thé avec une jeune, séduisante et célibataire cliente de l’hôtel, exerçant le noble métier de croqueuse de diamants.

− Hum, je vois. Dois-je faire mettre au frais un Moët & Chandon, millésime 1900 ?

− Je ne préfère pas. Cette sommité-là est taillée comme un manchot empereur, porte une moustache soigneusement cirée et un costume trois pièces gris souris.

J’aime les expressions d’étonnement de mon fidèle chauffeur, dixit son contrat d’embauche, homme à tout faire pour le reste et ami de si longue date que je ne me souviens plus depuis quand... Ses étonnements donc m’ont toujours réjoui, et flatté. Et inquiété aussi un peu, car Grognard n’est pas seulement un collaborateur zélé, discret et par-dessus tout totalement loyal, il est aussi, une fois coiffé, attifé et grimé, mon sosie parfait. Sa corpulence, son maintien, son éducation, sa voix même ont de quoi troubler mes plus proches relations, au point que certaines sont convaincues que nous échangeons régulièrement notre identité, tels des frères jumeaux. C’est faux, parce que Grognard a un défaut, un seul, il ne sait pas cacher son étonnement. Ses sentiments, c’est bon. Ses peurs, pas de problème. Mais la surprise… Désespérant. Je soupire et il en déduit que je me crois démasqué.

− Vous aurait-il identifié ? Car je suppute que nous parlons du redoutable détective Hercule Popeau. On le dit en villégiature dans le secteur.

− Je le pense, mais sans certitude.

− Je vois. Je prépare les malles. Partirons-nous ce soir ?

− Demain matin. Rien ne presse à ce point. Mais si nous rentrons à Paris, ce n’est pas pour fuir mes mauvaises fréquentations de la Côte d’Azur. (Je lui tends le journal du jour.) Tiens, va voir en page cinq de ce canard, tu comprendras.

Avant de passer par la salle d’eau pour me changer, et de tenue et de tête − pour retrouver la mienne, authentique −, je lui confie une mission :

− Grognard, pourrais-tu, avec la discrétion et l’habileté qui sont tiennes, remettre un cadeau à Mlle Shiva ?

Il me dévisage, juste une seconde − maudit étonnement ! −, puis comprend que je ne saurais partir sans effacer un escamotage de collier, qui s’apparente à une mauvaise action depuis que j’en sais un peu plus sur la victime. La prochaine fois, je me renseignerai mieux avant d’agir.

− Oh ! Nous parlons de cette adorable horreur sur pattes de la comtesse ? Pardon, de la baronne d’Entraigues... Donc, cette restitution, je la fais autour du cou, j’imagine ?

J’acquiesce :

− Avec ma carte pour cette brave baronne, et « Mes excuses pour cet emprunt malencontreux ».

Puis je pars m’apprêter en imaginant avec délectation cette brave aristocrate, très vieille France mais fort drôle, annoncer à son ami Popeau en train de dîner la serviette sur le jabot, que sa petite bouledogue naine et baveuse a retrouvé la moitié de son cœur. Peut-être que si je croise le détective ce soir, j’échangerai avec lui un regard entendu. En attendant, il me faudra réfléchir aux instructions que je devrai lister à l’attention de Grognard pour préparer la future affaire du rubis de Bradjaïpour. Je me délecte par avance du titre que l’on pourrait lire en une du journal L’Aurore : « Lupin encore et toujours au sommet de son art ».

Il sort aujourd'hui !

Ces jours-ci, en France, il a été décidé (enfin ! ) que nos jeunes de moins de 15 ans verront limité leurs usages des réseaux sociaux. Certa...